Bien que tout le monde connaisse ce sentiment, la peur véritable est une notion bien personnelle. Selon les individus, elle prend la forme d’un rongeur, d’un insecte ou d’une araignée. Un tunnel un peu trop étroit, une étendue d’eau si profonde qu’on ne voit pas sa fin. Il suffit même, parfois, d’une simple évocation, une perturbation minime, pour réveiller des sensations depuis longtemps enfouies et déclencher une réaction de terreur. Une porte qui claque alors qu’on se croyait seul, un souffle d’air froid sur la nuque, une apparition de Nadine Morano à la télé…  Les membres de la rédaction ont, par exemple, le poil qui se hérisse à la simple mention de l’arrivée d’un nouvel opus de la saga Halo. Ce qui est trivial pour les uns ne l’est pas pour les autres et il n’y a pas de recette universelle à l’horreur. Voici, en substance, ce qu’ont cherché à faire les développeurs de la Dread X Collection : trouver l’horreur là où on ne l’attendait pas forcément.

Le célèbre site Dread Central, traitant de l’horreur au cinéma, ne pouvait pas continuer son travail de production de films horrifiques à petits budgets à cause de la pandémie. Il se tourna alors vers sa succursale focalisée sur les jeux vidéo, Dread XP, et une idée germa : proposer une anthologie de plusieurs courts jeux d’horreurs sans liens les uns avec les autres. Un projet à la manière des longs-métrages Creepshow, Les Contes de la Crypte ou V/H/S. Dix développeurs ont donc été réunis avec pour simple consigne de s’inspirer de la démo disparue P.T. et ont eu sept jours pour développer leurs jeux. Hors de question toutefois de ne produire que des simulateurs de promenade dans des couloirs hantés par un fantôme, chacun d’eux devait proposer un concept unique.

Attention, la bande-annonce ci-dessous divulgâche certains jeux :

Voilà donc ce qu’est la Dread X Collection : dix concepts originaux de jeux d’horreur. Impossible d’en faire un véritable “test” classique. À la manière d’une Game Jam, ceux-ci ont été créés en un temps limité et dans des conditions particulières. Il faut donc s’attendre à des prototypes, des démos qui pourraient éventuellement donner des projets de plus grandes envergures. Parfois un peu bancals, souvent mal optimisés et manquant d’options basiques, les jeux de la Dread X Collection ne manquent pourtant pas d’intérêt. Je vous propose donc une petite visite de ces dix univers sous la forme de courtes histoires écrites par mes soins représentant l’ambiance de chaque jeu, suivies d’un descriptif un peu plus détaillé. Qui sait, peut-être y trouverez vous ce qui déclenchera vos peurs les plus irrationnelles…

SUMMER NIGHT par Airdorf

C’est juste une nuit. Une simple nuit d’été. C’est ce que m’ont dit mes parents avant de me laisser ce soir. Ils ont besoin de temps pour eux, pour se retrouver. Et puis comme l’a dit papa, je suis grand maintenant, je suis tout à fait capable de passer une soirée seul à la maison. En plus, j’ai mon jeu électronique avec moi. C’est mon préféré : je peux y passer des heures à ramasser des champignons et à faire grimper le score. Il ne s’y passe rien d’effrayant et il me permet de penser à autre chose qu’à ces bruits qui viennent du grenier.

Airdorf est le développeur de FAITH: The Unholy Trinity, un jeu d’horreur édité par New Blood Interactive inspiré par les classiques des années 80. Avec SUMMER NIGHT, il propose également de retourner dans le passé dans une courte expérience rappelant les Game & Watch que les plus vieux d’entre vous connaissent sûrement. Un gameplay et des visuels minimalistes pour un temps de jeu d’une quinzaine de minutes. À jouer dans le noir, le casque bien vissé sur les oreilles.

The Pay Is Nice par Oddbreeze Games

Mindfulness Enterprise recrute ! Nous vous offrons les tickets restaurant, le remboursement du passe Navigo, six semaines de congés payés minimum, un COS proposant de nombreuses réductions tarifaires, une mutuelle avantageuse et un salaire au-dessus de la moyenne ! Aucun diplôme ni expérience spécifiques ne sont requis. Ce que nous désirons : des employés dociles, capables d’arriver à l’heure, organisés et qui savent mener leurs projets jusqu’au bout. Attention : offre d’emploi déconseillée aux hématophobes. 

Étonnamment, Crew 167: The Grand Block Odyssey (seul autre titre publié par Oddbreeze Games) n’est pas un jeu d’horreur, mais un jeu d’énigmes basées sur des blocs. The Pay Is Nice n’a rien à voir : il s’agit d’une très courte aventure en caméra fixe. S’il propose une ambiance assez sombre, l’expérience est bien trop rapide pour développer son propos et être vraiment intéressante.

Carthanc par Scythe Dev Team

NOTE DE SERVICE N°62471.3 : À destination de tous les membres du service Archéologie & Exploration. Nous savons à quel point il peut être excitant de découvrir des ruines anciennes de civilisations extra-terrestres disparues. Nous en appelons toutefois à votre professionnalisme : le matériel que vous octroie la société, notamment le projecteur à haute intensité, est sous votre responsabilité et vous devez en prendre soin, il ne sera pas remplacé gratuitement. Aussi, au vu de la recrudescence du nombre d’accidents mortels lors des fouilles, la direction vous rappelle que votre travail consiste uniquement à photographier et à répertorier les vestiges que vous trouverez lors de vos explorations. Ne prenez pas de risques inutiles et n’essayez pas de ramener à la base des artefacts potentiellement vecteurs de malédictions.

Le studio Scythe Dev Team n’en est pas à son coup d’essai : ces développeurs ont déjà publié plusieurs jeux d’horreurs indépendants basés sur les Slashers et autres Giallo des années 70/80. Avec Carthanc, ils projettent le joueur dans la peau d’un archéologue venu explorer les ruines d’un temple extra-terrestre sur une planète morte… Un jeu d’exploration et d’énigme à la première personne dans lequel vos seules “armes” sont votre appareil photo et un projecteur. Si sa réalisation est très réussie, on regrette certaines phases de plateformes un peu frustrantes.

Mr. Bucket Told Me To par Strange Scaffold

Jour 68 : Cette île… C’est le Paradis ! Honnêtement, je ne regrette pas d’avoir pris l’avion pour partir loin de chez moi. Je n’ai aucune envie de retourner à cette vie fade et ennuyante, métro-boulot-dodo… Ici, il fait toujours un temps magnifique, l’eau transparente regorge de magnifiques poissons et j’ai (presque) tout le confort moderne. Bon, d’accord, ma famille me manque un peu. Mais je me suis fait un tas d’amis ici. De vrais amis, de ceux qui ne rechignent jamais à rendre service, toujours le sourire aux lèvres ! Monsieur Lance, Monsieur Bol, Monsieur Serviette ne me laisseront jamais tomber, ça c’est sûr.

Strange Scaffold est un habitué des bizarreries puisqu’il a développé An Airport for Aliens Currently Run by Dogs et a participé à Hypnospace Outlaws. Il nous propose ici un Survival presque classique durant une demie-heure de temps de jeu. Seul rescapé d’un accident d’avion, notre héros doit survivre sur une île tropicale où tout se passe pour le mieux. À vous de jongler entre ses jauges de faim, de soif, de propreté et de défécation (eh oui) pour réussir à tenir… jusqu’à la nuit. Une expérience plutôt réussie qui oscille entre humour absurde et désarroi.

Hand of Doom par Torple Dook

“Erth Ist Ort Tal !” La voix emplie de puissance du mage résonne dans l’obscur donjon. Malgré toute sa volonté, il n’arrive pas à accomplir le rituel qui lui permettra de se repérer dans ce labyrinthe de ténèbres. Si seulement il avait mieux écouté les cours de son maître, il aurait retenu la formule magique et ne serait pas obligé de longer les murs en espérant trouver une issue. Soudain son visage rencontre sèchement la froideur de la pierre. Encore un cul de sac ! Le mage vocifère à voix basse : cela fait maintenant plus d’une heure qu’il erre dans ces couloirs moites sentant la mort. Alors qu’il se retourne, il croit discerner dans le noir une présence fugitive. Sûrement son imagination qui lui joue des tours…

Torple Dook est le co-développeur de Earl’s Day Off, un jeu horrifique sur la pêche en milieu rural développé lors d’une Game Jam. Son Hand of Doom est une virée vers le passé : acteurs numérisés, visuels typés années 90 et gameplay rappelant les Dungeon Crawler. L’expérience s’articule autour de mots de pouvoirs qu’il faut mettre dans le bon ordre afin de déclencher des sorts permettant d’avancer dans l’histoire. Pour être honnête, le jeu ne fait pas vraiment peur mais procure une vingtaine de minutes d’ambiance rétro pesante et un concept intéressant qui pourrait être poussé plus loin.

The Pony Factory par David Szymanski

Beaucoup de rumeurs couraient concernant l’usine abandonnée. Personne ne savait exactement ce à quoi elle servait par le passé mais tout le monde y allait de sa petite légende personnelle. Pour certains, un incroyable incendie avait ravagé les locaux, tuant de nombreux employés et condamnant l’entreprise à la fermeture. D’autres prétendaient que le patron avait disparu du jour au lendemain, abandonnant les lieux et forçant les ouvriers à trouver un nouvel emploi. On disait parfois que les murs étaient habités par des squatteurs, ou des cultes interdits, et qu’il s’agissait d’un endroit maudit. Personne, par contre, n’était capable d’expliquer les hennissements distordus que l’on pouvait entendre certains soirs à travers les murs épais… 

Inutile de présenter David Szymanski, le développeur derrière DUSK et prochainement Gloomwood. Il signe ici le meilleur jeu de la collection Dread X. Avec ses visuels tout en nuances de gris, son ambiance oppressante et son gameplay basé sur un gimmick de Doom 3 – on ne peut pas brandir son arme en même temps que la lampe torche – il s’agit probablement de l’expérience la plus réussie et la plus terrifiante de l’anthologie. Comptez environ une heure pour en voir le bout.

Outsiders par Mahelyk

C’est une belle et grande maison de banlieue, orientée plein sud. Une superbe salle à manger suivie d’une cuisine toute équipée. Une chambre pour le bébé et, un peu plus loin, un solarium en pleine rénovation. Un salon agréable donnant sur un jardin qui s’étend profondément dans un champ d’herbes hautes. C’est un lieu où il fait bon vivre – en tout cas, c’est ce qu’on pourrait se dire au premier abord. Puis on découvre des portes cadenassées, des détails qui ne collent pas, comme ces ordinateurs sans câbles ou ces paquets de cigarettes qui traînent un peu partout. On décide alors de sortir mais la porte d’entrée ne possède pas de poignée. En dépit des apparences, est-ce vraiment une maison ?

Développé par Mahelyk, créateur du jeu d’horreur SCP Blackout, Outsiders se présente sous la forme d’un jeu d’énigme à la première personne. Vous devrez récupérer différents objets et interagir avec le décor afin de découvrir ce qui se trame réellement dans cette maison et, peut-être, pouvoir vous enfuir. Certaines mécaniques empruntées aux rogue-lite lui confèrent néanmoins une certaine originalité. Notez que cette expérience peut durer entre une heure et 894 ans, selon si vous êtes doués ou pas.

Shatter par Lovely Hellplace

L’Angleterre a été ravagée. En dehors de Londres, le pays n’est plus qu’un ensemble de terres dévastées dans lesquelles de pauvres hères essayent tant bien que mal de survivre. Désormais, la société est régie par les Nouveaux Dieux, des Intelligences Artificielles qui interagissent avec les humains grâce aux implants neuronaux que tout un chacun possède. Dans un monde semblable à une décharge à ciel ouvert, les maîtres sont maintenant des mouches, géantes, monstrueuses, omniprésentes et omnipotentes. Et mieux vaut les satisfaire…

Lovely Hellplace est le développeur de Dread Delusion, un RPG à la première personne aux visuels rappelant ceux de la PS1. Avec Shatter, on retrouve ce style de graphismes datant des débuts de l’ère 3D. Certes, cela peut sembler désuet mais ce n’est pas dénué de charme pour les amateurs. L’expérience propose un jeu d’aventure à la première personne de 30 minutes impliquant plusieurs niveaux de réalité : le monde réel, le monde en réalité augmentée et un dernier que je vous laisse découvrir… On louera son univers intéressant et son côté old school assumé jusqu’au bout.

Rotgut par Snowrunner Productions

J’ai reçu un flyer dans ma boîte aux lettres. Il m’invite à me rendre dans les bois pour y trouver la plus grande fête du monde ! Je suis plutôt du genre à rester chez moi mais… pour une fois, je vais y aller. Quelque chose en moi me dit qu’il faut que j’y aille. J’imagine déjà : la musique à fond, les spots lumineux dans tous les sens, l’alcool à foison, les filles… Ça va être génial !

Le studio derrière Rotgut n’en est pas à son premier projet étrange. En effet, son précédent jeu s’appelait Soda Drinker Pro et ressemblait à une descente d’acide assez sévère. Rotgut, lui, prend la forme d’un walking simulator à la première personne et, honnêtement, je n’ai rien compris. En plus d’être très laid, son ambiance éthérée nous met le doute : ce que je viens de voir est-il un bug ou une feature psychédélique ? Mystère.

Don’t Go Out par Secret Cow Level

Il ne sait plus trop pourquoi désormais, mais Sam s’est perdu dans la forêt. La nuit est vite tombée et il a tout juste eu le temps de bricoler quelques torches, qu’il a disséminées ça et là afin d’y voir un peu plus clair. Mais quelque chose approche. Il le sent dans ses tripes. Quelque chose maléfique, dangereux… monstrueux. Avec un peu de chance, il arrivera à appeler ses amis. Ensemble, ils tiendront peut-être jusqu’aux lueurs de l’aube.

Secret Cow Level est le studio derrière Doomtrooper, une adaptation numérique d’un jeu de cartes. Pas étonnant donc que Don’t Go Out prenne la forme d’un card game. Au tour par tour, vous devez tenter de faire survivre votre équipe en utilisant des cartes piochées au hasard dans un deck. Une expérience d’une dizaine de minutes dont le concept est intéressant et mériterait, peut-être, d’être plus développé.

Si le temps vous manque

Si vous n’aviez pas le temps, ou pas le cœur assez solide, pour expérimenter les dix visions de l’horreur que propose la Dread X Collection, voici les expériences que j’estime être les plus réussies. Alors, si jamais vous ne deviez jouer qu’à trois jeux de cette anthologie, ce serait ceux-là :

  • Outsiders par Mahelyk, pour son ambiance pesante et ses mécaniques intelligemment empruntées au rogue-lite.
  • SUMMER NIGHT par Airdorf, parce qu’il ne s’y passe rien de mauvais, c’est promis.
  • The Pony Factory par David Szymanski, parce qu’il m’a vraiment fait peur et qu’il s’agit du jeu le plus professionnel du lot.

Pour finir…

Les dix jeux de la Dread X Collection sont assez inégaux. Si on espère revoir certains sous une forme plus poussées, d’autres sont à peine des concepts mal dégrossis. Mais peu importe : avec cette anthologie, les développeurs présents nous prouvent que l’on peut créer du malaise, de l’angoisse et même, parfois, de l’horreur avec très peu de moyens. Pour 5,69€ (dont 2€ reversés à Médecins Sans Frontières), l’amateur de bizarreries et d’idées farfelues boudera difficilement son plaisir. À l’instar des soirées entre potes composées de visionnages de nanars horrifiques, on peut imaginer que ce genre de projets saura parler à un public averti.

Si jamais vous aviez trop peur de la peur pour vous pencher sur cette collection, un petit conseil : aussi bien qu’il existe pour chaque individu un levier permettant de créer l’angoisse, chacun possède de quoi se rassurer. Une photo de famille, un câlin à son animal de compagnie ou à une quelconque peluche détenue depuis l’enfance, une musique rappelant des souvenirs heureux. Par exemple, alors que j’écris ces lignes dans la nuit noire, je me raccroche à la réalité en sentant sur mon épaule la pression de la main de ma bien-aimée Sofia, disparue depuis des années…

Test réalisé sur une version commerciale. The Dread X Collection est disponible sur Steam pour le prix de 5,69€, soit à peu près celui d’un paquet de couches Pampers.

5 Commentaires


  1. Merci , c’était vraiment cool ,je ne connaissais absolument pas cette anthologie.

  2. …et en plus c’est diablement bien rédigé!
    Points bonus pour la liste des 3 meilleurs jeux, à la fin, fort pratique, et pour la phrase de conclusion. 🙂

  3. Super sympa ce type de news. En plus David Szymanski derrière un des jeux, j’achète.

  4. J’ai vraiment envie de tester ça maintenant 😀

    Je dois avouer que le dernier très bon jeu d’horreur que j’ai adoré était Alien Isolation.
    Il y a bien le jeu “Visage” que j’ai soutenu mais le jeu n’a toujours pas son histoire principal en intégralité (il manque 2 chapitres et je refuse de faire un jeu à peine fini)

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