Ce n’est pas la première fois qu’on vous parle de “Return of the Obra Dinn” sur Nofrag. Je vous en avais déjà vanté les mérites sur les blogs en 2014 et sur la home en septembre dernier. Obra Dinn est un jeu qui marque, notamment par sa direction artistique. Son choix du noir et blanc déjà, son style graphique 1bit rappelant les jeux Macintosh alors qu’on y jouera en fait en vue à la première personne. Enfin, le choix du héros, typique de son auteur — Lucas Pope — est particulier car vous allez incarner un inspecteur en assurances en 1807 : on a déjà vu plus sexy comme contexte de base, même si vous travaillerez pour la mythique Compagnie britannique des Indes orientales.

Jeu disponible sur Steam: 19.99€ ; Démo dispo sur : dukeope.com ; Plateforme : Windows et Mac 

No Spoiler alert

Tout l’intérêt du jeu se situant dans son histoire, je vais éviter un maximum de vous la spoiler, ainsi que ses personnages et ses événements. Sachez néanmoins que le contexte de base est le suivant : l’Obra Dinn, bâtiment avec 86 âmes à bord et son frêt de 200 tonnes, part en 1802 de Londres, avec pour rendez-vous une escale au Cap de Bonne Espérance, en Afrique du sud. Après 6 mois sans nouvelles, le vaisseau est déclaré perdu en mer, sans que personne n’ait croisé sa route. Le 14 octobre 1807, 5 ans après son départ, l’Obra Dinn entre en port avec des dégâts visibles sur ses voiles, son gréement et sa coque et surtout, sans aucun marin en vie à bord. Personne ne peut donc plus raconter son histoire et c’est là où vous rentrez en scène en tant qu’agent d’assurance aux pouvoirs particuliers.

Lucas Pope

Avant de développer plus loin le test de ce jeu, je voudrais revenir sur son auteur américain, Lucas Pope, vivant actuellement au Japon. Ses choix créatifs, sa petite moustache de mousquetaire et les thématiques qu’il aborde — ses jeux ont souvent un rapport au livre ou au papier — en font un peu le Wes Anderson du jeu PC : un peu hipster, talentueux mais parfois au risque de perdre ses joueurs malgré un propos et une forme intéressante.

On repense par exemple à Papers please (où vous incarnez un douanier gérant la frontière d’un pays totalitaire) ou The Republia Times (dans lequel vous incarnez un rédacteur en chef d’un journal, toujours dans un contexte totalitaire et là aussi dans un style 2D assez austère). L’auteur vient pourtant d’un cursus assez classique : développement de mods et de total conversion pour Quake, passage chez Naughty Dogs durant le développement de Uncharted Drake’s Fortune et Uncharted 2, puis déménagement au Japon (pour y suivre sa femme) en 2010, période durant laquelle il commence à sortir des jeux plus originaux.

Lucas Pope est donc devenu un auteur, disons, plutôt expérimental… Et c’est tout l’intérêt de Obra Dinn, qui concilie sans concessions et pour la première fois une intelligence dans le propos et le gameplay, tout en rendant son jeu accessible et intéressant graphiquement. 

Donc : Return of the Obra Dinn

Enregistré entièrement en anglais, les textes du jeu sont disponibles en français, anglais, allemand, espagnol, portugais, italien, russe, japonais et polonais.
Ses graphismes s’apprécient en Mac (la version utilisée pour ce test), IBM 5151, Zenith ZVM 1240, Commodore 1084, IBM 8503 ou simple LCD.

Vous y incarnez un agent en assurance, mais disposez d’outils assez originaux : une montre tout d’abord, “Memento Mortem” vous permettant, face à un cadavre, de remonter le temps et de vivre la scène ayant mené la victime à son issue fatale. Vous entendrez d’abord sur un écran noir les quelques secondes précédent le meurtre ou l’accident, puis verrez la scène, figée dans le temps, de l’incident. Vous aurez 30 secondes pour vous promener dans cette scène en récoltant un maximum d’indices.

Le second outil est un simple et bon vieux livre. Quasiment vierge au début du jeu et ne vous donnant accès qu’à des croquis de l’équipage et une liste de noms, il se remplira au fur et à mesure que vous découvrirez des scènes. À vous ensuite de faire le lien entre les visages que vous y apercevrez et la liste des âmes à bord afin de retranscrire, petit à petit, l’histoire de l’Obra Dinn.

Cette histoire, extrêmement prenante et bien amenée, je ne vais pas vous en parler pour ne rien gâcher de votre expérience de jeu. Imaginons simplement que “drloser et Rutabaga sont devenu fous après 3 mois au bord de l’Obra Dinn sans un ping stable pour jouer à PUBG et ont tué, un à un les passagers, clandestins et hommes d’équipage”. Votre rôle sera de remonter le fil de leurs meurtres pour arriver au bout de l’histoire. Non seulement vous devrez retrouver les noms des gens tués, mais aussi le modus operandi et le nom de l’éventuel coupable. Sachez néanmoins que le rapport au livre, qui pourrait être artificiel ou optionnel dans d’autres jeux devient ici central et bien pensé. En effet, personne ne va vous dire qui est cette personne étranglée par un inconnu à l’aide d’une souris filaire, ou quel est le rapport entre l’utilisation d’une manette de jeu comme arme du crime et le fait que la victime portait un tatouage Nintendo. Vous récolterez peut-être un nom, un lien familial avec une autre personne de la scène, un accent vous orientant sur la nationalité d’un personnage… et parfois, vous aurez l’impression de n’avoir rien appris.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Heureusement, votre livre de rapport, dans lequel vous écrivez les indices retrouvés, devient un marqueur de votre avancement — le jeu valide vos tentatives une fois 3 meurtres résolus — mais aussi la source de base face aux nombreux indices que vous récolterez. Ma crainte initiale — la difficulté de rendre une histoire intéressante sur l’espace réduit d’un bateau du XIXe siècle — s’est envolée après 15 minutes de jeu. Le vaisseau est vaste, ses ponts nombreux et bourrés de recoins. Surtout, votre montre vous permet de vivre dans un même espace des moments différents. Le pont en 1807 durant votre enquête ne sera pas le même durant une scène de tempête, après un meurtre ou un accident. Le personnage que vous dériverez mentalement comme “nez crochu avec un bonnet” aura, à la fin du jeu, un nom, une histoire et une voix (le jeu est magnifiquement doublé avec des accents qui me semblent très crédibles).

Imaginons une situation simple : vous trouvez un squelette sur le pont aux habits élimés, une épée traversant ce qui lui servait jadis de cage thoracique. Un coup de montre vous permet de revivre la scène de sa mort, de mettre un visage sur la victime et son agresseur, mais peut-être aussi d’apercevoir, durant ces 30 secondes, un autre personnage décédé ou en bonne voie de l’être. Dans ce genre de cas, votre montre permet de sauter directement sur la seconde victime et d’engranger ainsi un maximum d’informations. Une fois ces 30 secondes écoulées, vous pouvez revenir dans la scène de votre choix, sans limite de temps. Enfin, votre livre listera automatiquement les visages rencontrés et les emplacements des victimes sur la carte. Cette possibilité d’explorer la scène sans limite et de faire un lien entre les victimes d’un même moment est une modification de la version beta du jeu qui est bienvenue : on apprécie de pouvoir explorer les tableaux mis en place par l’auteur sans la peur d’y louper un indice important. Vous pouvez malgré tout finir le jeu en n’ayant trouvé qu’un nombre limité de personnages : l’histoire vaut simplement vos efforts. 

Bien entendu, le but reste de jouer votre rôle de détective holistique et c’est bien là l’intérêt du jeu. Pope fait en effet une simple concession à son gameplay de base : il valide vos suppositions tous les 3 personnages correctement identifiés, vous permettant ainsi de savoir si vous faites fausse route ou non. Autrement, son concept reste pur : jamais je n’ai joué à un jeu (vidéo) qui vous met autant face à ses mécaniques sans vous prendre par la main. Le livre se remplit seul d’informations mais simplement pour vous éviter d’y inscrire vous-même les faits déjà connus. Ce qui est à découvrir reste page blanche et vous êtes seul face à de subtils indices dont le type varie d’une scène à l’autre. Tel marin a un accent plutôt du nord, l’autre des marques particulières, le dernier un habit typique. Je me suis vraiment senti seul face à mes réflexions et pris par l’histoire de l’Obra Dinn, de ses recoins et de son équipage.

Les captures d’écran ne rendent pas justice au jeu : en mouvement il est magnifique et ne fatigue étonnamment pas les yeux

Il faut dire que tout est fait pour vous transporter. En dehors de ses graphismes et de son gameplay original, l’emballage n’est pas en reste. Audio tout d’abord : chaque personnage a sa propre voix et l’accent qui va avec. Le bateau grince, on y entend les vagues et le vent différemment selon de quel pont on tend l’oreille. Le vaisseau en lui-même est impressionnant de réalisme. Si vous avez lu Les passagers du vent, de François Bourgeon, vous aurez plaisir à retrouver cette ambiance particulière de la vie en mer. Le gaillard arrière qui marquera le début de votre enquête, la coursive étroite entre la coque et le fret qui mène à l’endroit où vous retrouvez le cadavre d’un bosco ou peut-être du chirurgien, la cabine du charpentier de bord ou les hamacs de l’équipage au-dessus des canons : tout montre l’attention aux détails qu’a porté Pope lors de la création de son jeu, du moins à mes yeux de profane. Sa chaîne YouTube — que je vous conseille d’explorer une fois le jeu terminé — est d’ailleurs une bonne source d’information sur le travail qu’il a effectué.

Vous l’aurez compris, je vous conseille le jeu à condition que vous ayez la curiosité d’y vivre une expérience de témoin. Malgré son manque évident de gunfight, nous avons été nombreux à la rédaction à apprécier ses qualités. On ne tuetuetue pas dans Obra Dinn, mais son auteur ne nous prend pas pour un abruti : il nous laisse face à une situation complexe en faisant appel à notre sens de l’observation et de la déduction. Même si vous manquez de patience ou d’intelligence d’attention, Lucas Pope ne vous empêche pas de vivre l’histoire racontée par l’équipage de l’Obra Dinn. Et cette histoire vaut la peine de passer quelques heures en mer.

 

Conclusion

Original, intelligent, Return of the Obra Dinn est aussi le premier jeu PC de Lucas Pope que j’ai eu envie de finir pour le plaisir plutôt que par admiration pour ses systèmes de jeu originaux, mais parfois austères. Il m’a happé durant quelques jours et malgré tout, ce test enfin fini, je vais y retourner pour débloquer l’ensemble de son histoire. Son style graphique peut rebuter ou se révéler illisible sur certaines rares actions, son orientation enquête / point and click ne plaira pas à tout le monde et demandera parfois de la persévérance, sa durée de vie peut paraître courte si l’on suit son histoire sans enquêter… Mais l’atmosphère qui se dégage de l’Obra Dinn, l’envie de remplir notre livre de son histoire complète et l’attachement aux personnages qu’on y décrit resteront pour moi un grand moment de jeu vidéo.

 

11 Commentaires


  1. J’attendais le test Nofrag pour le prendre, et sans grande surprise, c’est ce que je vais faire.

  2. Si je comprends bien, ce jeu est sorti depuis 4 ans… mais tout le monde (Nofrag, le forum, le JDG) n’en parle que maintenant parce qu’il est sorti sur Steam ?

  3. @karna : bravo tu as tout compris !

    (une démo est sortie il y a quatre ans, le jeu complet est sorti la semaine dernière)

  4. Pas de souci. Je te conseille la démo d’ailleurs si tu as des doutes sur le concept de base. Elle permet de se faire une idée claire du système de jeu et de son ambiance.

  5. Super test bien résumé et complet, sans spoilers, chapeau.
    Je suis vraiment pas fan des point n click ou des jeux d’aventure, et pourtant je trouve ce jeu fantastique, principalement grâce à son histoire enivrante, qui nous donne l’impression de vivre (du moins de reconstituer) une putain de vraie aventure, ses mécaniques originales, et ses graphismes somptueux. La mise en scène des “arrêts sur image” est géniale.
    Une vraie bouffée d’air (marin) frais.

  6. Ce qui serait bien c’est qu’un mec fasse une sorte de guide papier vierge avec tous les portraits pour pouvoir prendre des notes en direct. Car parcourir le livre c’est sympa cinq minutes.

  7. Il te suffit d’imprimer le croquis de base. Sinon j’hésitais, une fois le jeu fini à 100% à m’imprimer le livre et le faire relier, tellement je suis fanboy / bibliothécaire.

  8. Sinon j’hésitais, une fois le jeu fini à 100% à m’imprimer le livre et le faire relier, tellement je suis fanboy / bibliothécaire.

    NEED!

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