L’étude sur l’esport français, mandatée par France esport et menée par Médiamétrie l’annonce fièrement : désormais, on ne doit plus ignorer cette pratique sportive. Sûrs de leur pertinence, ils présentent même directement leur enquête à Mounir Mahjoubi, secrétaire d’Etat au numérique qui, dans la foulée affirme fièrement sur Twitter :

Le sport électronique, cette école de la vie !

Face à cette action de communication, plusieurs sites copient fièrement les chiffres proposés par l’étude dans des news affirmant que désormais, l’esport est une pratique majeure. D’autres, moins nombreux, se sont demandés qui était derrière cette enquête, menée par la très sérieuse société Médiamétrie.

C’est le cas notamment de Corentin Lamy — journaliste chez Le Monde, chroniqueur chez ZQSD et journaliste à JV Le Mag — qui après avoir lu l’enquête se demande fort pertinemment :

“Y’a-t-il vraiment « cinq millions de consommateurs d’e-sport » en France ?”

Spoiler : Non.

Enfin, tout dépend de la définition qu’on colle à un pratiquant d’esport, on y reviendra. Sachez simplement qu’en se demandant qui sont les personnes derrière l’association France esports, on découvre des acteurs du sport électronique — notamment des joueurs— le SELL (Syndicat des éditeurs de logiciels de loisir) et… des organisateurs (coucou Webedia).

Des entreprises qui ont donc tout intérêt à ce que l’on donne de la pratique du esport une image plutôt avantageuse. On pourrait donc douter de la qualité de cette étude, mais l’enquête n’a-elle pas été menée par Médiamétrie, une boîte dont c’est le travail après tout ? Faisons un petit tour sur les conclusions auxquelles ils sont arrivés et qui leur permet d’être si positifs face à la pratique du sport électronique,

Comment créer des athlètes virtuels ?

Tout d’abord, comment crée-on un pratiquant ou amateur d’esport ? Tout dépend évidemment l’on veut présenter cette pratique sous un bon jour ou non. Pour Médiamétrie, il suffit de définir que n’importe quel joueur de Fortnite sur son téléphone est en fait pratiquant de sports électroniques. Démonstration :

Le petit encart discret qui change tout.

Donc, si on traduit l’encart rigolo ci-dessus :

  • Pratiquants d’esport :
    • Esportifs amateurs : toute personne ayant joué à un jeu ranked. Donc tous les joueurs de League of Legend, Fortnite, Rocket League, Counterstrike, Clash Royale, Fifa 18, PUBG depuis peu, Overwatch…

      Exemple :
      Jean-Paul s’emmerde un samedi soir et lance Fifa 18 en ligne sur sa Playstation 4 en mangeant un Kronenchips ? Un geste innocent ? Et bien non ! Jean-Paul est entré dans la catégorie “pratiquant d’esport”.

      Bon, en l’occurence, lui c’est un vrai joueur de foot qui s’est mis à l’esport (Wendell Lira). Mais une simple partie online en ranked fait de vous un esportif sérieux.
    • Esportifs de loisir : tout jeu vidéo où l’on se confronte à un autre joueur (PVP), sans classement ou match en ligne.

      Exemple :
       Charles-Olivier et sa soeur Marie-Clémence ne sont pas d’accord sur qui doit faire la vaisselle ? Ils jouent l’enjeu à Pong sur la console de papa. Pas de bol, un sondeur de Médiamétrie passait par là : ils sont instantanément considérés comme des pratiquants d’esport. Une phrase innocente “On se fait un petit Street Fighter ?” et BAM ! Médiamétrie vous rajoute à la liste des sportifs électroniques.

      Des esportifs de loisir, en plein entrainement avec leur coach.
  • Consommateur d’esport :
    • N’importe qui ayant regardé au moins une fois lors des 12 derniers mois une chaîne Twitch montrant un match classé de jeu vidéo, qui s’est déplacé voir une compétition ou qui en a vu une à la télévision.

      Exemple :
       
      Vous regardiez le Twitch de Nofrag hier soir : DrV0dka tue des gens sur PUBG en disant “ouitte”. Le temps de finir votre pizza curry-kebab cuite au micro-onde et vous voilà désormais considéré consommateur d’esport pendant une année.

      Un consommateur d’esport regardant un tueur virtuel. L’esport s’attrape même dans les situations les plus banales.

Et alors, me direz-vous ? Après tout, si on regarde la définition de l’esport (ici de wikipedia), on obtient ceci :

Le sport électronique désigne la pratique sur Internet ou en LAN-party d’un jeu vidéo seul ou en équipe, par le biais d’un ordinateur ou d’une console de jeux vidéo.
Wikipedia, Sport électronique

En soit donc, on pourrait se dire effectivement que Médiamétrie respecte la définition stricte d’un joueur d’esport. Sauf que cette définition est tellement large, qu’elle englobe quasiment tout pratiquant de jeu vidéo multijoueur, ou toute personne témoin d’une partie multijoueur. C’est ignorer l’esport tel qu’il est perçu généralement et médiatisé : les joueurs professionnels, les équipes avec entraîneurs, les stades remplis qui regardent un coréen envoyer 223 actions à la seconde sur un Starcraft 2.

En regardant le slide suivant, on a la confirmation que Médiamétrie a simplement pris les jeux ayant le plus de succès pour définir les pratiques soit disant esport de leur enquête :

Fifa, League of Legend, Mario Kart 8 et Call of Duty WWII mis dans la même catégorie : une vision de l’esport réaliste ? En principe on pourrait se dire que LoL est plus taillé pour le sport électronique que Mario Kart 8, mais pour Médiamétrie le simple fait d’avoir un classement sous forme de ladder ou de jouer contre un humain est synonyme d’esport. Normal d’y trouver Fifa en première position donc. La scène Fifa d’esport existe, bien entendu, mais se trouve propulsée en première place par toutes les parties bières-chips avec des potes. On retrouve ensuite des jeux tels que Mario Kart 8 ou Clash Royale dans le top 10 des jeux d’esport les plus pratiqués en France. L’étude mélange allègrement une pratique “professionnelle” d’esport — entraînements, coachs, stratégie d’équipe et gains monétisés — et une pratique de jeu vidéo classée, pratique majeure qui n’a pas forcément de lien avec l’esport.

Là où on a vraiment envie de rigoler, c’est quand on affirme, sans trembler, que les pratiquants d’esport font tout mieux que tous les autres internautes :

Voilà. Cher lecteur de Nofrag, si toi aussi tu ne sors pas assez dans les bars, si tu ne vas plus voir des concerts aussi souvent qu’avant, ne fais plus suffisamment de sport, ou ne lis plus de livres (des vrais, pas des mangas, des comics ou des bd, faut pas déconner), alors mets toi à l’esport, par exemple en jouant à un jeu d’échec en ligne : tu feras toutes les activités décrites ci-dessus plus souvent !

À gauche, un internaute sans pratique d’esport. À droite, le même specimen après un simple match de Fortnite sur son smartphone.

Bref, vous l’aurez compris, nous trouvons l’étude au mieux maladroite, au pire orientée. Même si on n’est pas forcément fan d’esport tel qu’on l’entend habituellement — des stades remplis, des cash prizes ridiculement élevés, du chauffeur de salle, des insultes et un besoin de reconnaissance, bref du sport de compétition — on estime que la discipline devrait arriver à exister pour ce qu’elle est : la pratique de joueurs passionnés qui vivent pour la compétition et se disciplinent pour devenir meilleurs, dans le respect de leurs adversaires.

On vous laisse sur une vidéo qui rappelle malgré tout, que l’esport c’est une histoire de passion mais aussi de franche camaraderie :

21 Commentaires


  1. C’est amusant de voir le choc que peut produire l’apposition d’un mot à celle d’une pratique très ancienne du jeu vidéo : à savoir la pratique en compétition, amatrice ou professionnelle, sur un jeu vidéo multi-joueur, ce qui est, oui, un synonyme d’esport.

    Par exemple, quand tu joues avec tes potes au foot sur un coin de terrain, ou dans une rue, tu fais du sport ou c’est juste que tu t’amuses avec un ballon et qu’il faut absolument pas nommer ça “sport” parce que tu comprends, les gens qui le font réellement méritent d’être respectés…

    La bonne nouvelle, vu que c’est ce pour quoi je “milite” depuis longtemps, c’est qu’on va ENFIN s’en tenir à une orthographe simple : esport, et non e-sport ou eSport.

  2. Les gens dans la vidéo à la fin de l’article me donnent vraiment envie de détruire le soleil.
    L’autre bref extrait m’a bien donné envie de remater les chroniques d’Usul, elles étaient vraiment cools.

    Ceci dit, moi qui ne suis pas consommateur d’esport, c’était encore un article et une analyse intéressants.

  3. Manuuu Je sais qu’il est facile et tentant de se moquer de l’esport. J’espère que ça ressort un peu dans mon article, mais pas trop. Tout comme le sport, j’aime le pratiquer mais déteste le regarder à la TV, avec tout ce que ça induit souvent comme dérives.
    Je ne suis donc pas un militant de la cause esport. Par contre, je peux reconnaître que ça existe et que c’est légitime.

    Mais là j’ai légèrement l’impression qu’on essaye de faire passer une pratique, populaire et en augmentation, pour une révolution établie. Pour suivre ta comparaison avec le sport, c’est comme si la FIFA listait tout jeu de ballon (foot en club, foot à trois amis mais aussi enfants jouant au ballon gonflable à la plage) pour justifier d’une pratique globale du football. C’est inexact et non nécessaire.

    Jouer sur un serveur ranked ne veut pas forcément dire qu’on est dans la pratique esport.
    Jouer en pvp non plus. Ou alors c’est faire preuve, à mes yeux, d’une sacré méconnaissance du domaine des jeux vidéo et de la variété des motivations des joueurs.

    Je ne parle même pas du visuel ou l’on voit que les pratiquants de esport font tout mieux que les internautes lambda, balancée sans aucune piste de réflexion quand aux raisons possibles de cette différence 🙂

    oufman : merci !

  4. Le jour où les gens mettront esport dans leur CV est encore loin.

    Tant mieux car si “ils” le mettent ça sera juste pour dire qu’ils jouent à FIFA et on s’en branle.

  5. J’ai quand même l’impression qu’avec l’essor d’Internet, il y a de plus en plus de gens qui pratiquent l’e-sport.

  6. Je n’aime pas le mot e-sport comme je n’aime pas le mot sport. Pour le sport, il y a selon dans l’esprit commun une limite très floue entre l’activité physique et la compétition. Les pages Wikipédia du jeu de dames et du jeu de Go ne font pas mention du mot sport. Pourtant ce sont clairement des domaines très compétitives. La page Wikipédia sur le sport nous donne ceci:

    Le terme de « sport » a pour racine le mot de vieux français desport qui signifie « divertissement, plaisir physique ou de l’esprit »

    Donc d’après cette définition les dames et le jeu de Go sont clairement un sport. Alors pourquoi la page n’y fait pas allusion ?
    Toujours d’après cette définition, jouer aux jeux vidéo (même de manière non compétitive) serait un sport. Donc ça pose 2 questions: Doit-on séparer le sport vidéo-ludique des sports “traditionnels”. Si oui, pourquoi ? Si non, ne se retrouvons nous pas avec le sport le plus pratiqué dans la majeur partie des pays développés (à moins de différencier par jeu comme pour le sport traditionnel) ?

  7. Y’a dix ans, un nolife était un nolife. Maintenant n’importe quel péon qui passe 10h par jour sur LoL/OW c’est un sportif. C’est beau.

  8. Je rejoins codec-abc

    Dommage, a t’on le choix ou on est obligé ?
    Et oui, moi je fais de l’ e-détente seulement. On peut très bien jouer pour le fun et s’en battre les cou****** d’être sur le tableau final.
    Facile à comprendre, quand je fais du vélo pour aller à la mer, je fais pas du sport, je me détend. Quand je vois les cyclistes à fond avec leur maillot collé-serré les yeux rivé sur le compteur ….ça c’est du sport. Moi je flâne les yeux tourné vers l’horizon..(comme les jeux, j’adore m’attarder sur les détails et pas joué tendu du slip)
    Moi, j’ai JAMAIS fait de sport, je fais des activités toute la journée et le jeu vidéo en fait parti.
    Donc, non, j’espère qu’on aura le choix de choisir si on est “esport” ou pas.

  9. Fondamentalement ce n’est pas au sondé s’il fait partie de telle ou telle catégorie. C’est justement le travail d’un spécialiste de l’audience de classer la personne qu’il interroge dans une case.

    Mais c’est la définition de la case qui me dérange ici. Ce que retienne les gens, c’est qu’il y a 5 millions d’esportifs. Que la définition d’esportifs soit si large et éloignée de la perception qu’en a (à mon avis) le public, n’entre pas en considération et la manière de communiquer les résultats (des slides balancées sur Twitter, un rapport incomplet mais déjà les conclusion d’un ministre) me dérange.

  10. Super article, merci !

    Le débat sur la définition est intéressante. Mais j’ai un peu de mal à voir, ce qui justifie la définition de la pratique de l’esport si celle-ci est plaquée sur celle de la pratique du jeu vidéo multi. Pour mettre à mal leur méthodologie, est ce que quelqu’un arriverait, en respectant leur définition, à trouver l’exemple d’une pratique de jeu vidéomultijoueur qui ne serait pas de l’esport (même “de loisir”) ?

  11. Y’a dix ans, un nolife était un nolife. Maintenant n’importe quel péon qui passe 10h par jour sur LoL/OW c’est un sportif. C’est beau.

    Hahah! C’est tellement vrai, même si on final ça revient au même et qu’on sait tous que le gars qui joue 10H/Jour à OW reste un nolife.

    J’espère sérieusement que la vidéo de la fin est “staged”.

  12. Super article, merci !

    Le débat sur la définition est intéressante. Mais j’ai un peu de mal à voir, ce qui justifie la définition de la pratique de l’esport si celle-ci est plaquée sur celle de la pratique du jeu vidéo multi. Pour mettre à mal leur méthodologie, est ce que quelqu’un arriverait, en respectant leur définition, à trouver l’exemple d’une pratique de jeu vidéomultijoueur qui ne serait pas de l’esport (même “de loisir”) ?

    En fait c’est effectivement le même souci qu’avec le sport : les échecs sont un sport et comme le dit codec-abc, fondamentalement un sport n’est pas défini par l’effort physique fourni ou la performance : “Le sport est un ensemble d’exercices physiques ou mentaux se pratiquant sous forme de jeux individuels ou collectifs pouvant donner lieu à des compétitions.” (wikipedia)

    Donc un joueur d’échec ou un coureur de fond sont tous deux des sportifs, si on prend des exemples extrêmes. Mais surtout, il y a plein de façon de pratiquer les échecs (dans un parc, contre un enfant, en compétition) et la course à pied (jogging du matin, 10mn au fitness ou en marathon). Pour l’esport aussi il y a plein de façons de l’aborder. Une personne qui joue à Mario Kart peut le faire en compétition, en connaissant tous les raccourcis et les techniques de prise de vitesse, ou peut y jouer avec des assistance à la conduite et des bonus favorisant les plus mauvais joueurs.

    Dire que quand quelqu’un joue à un jeu en PVP, il est esportif (même de loisir), c’est à mon avis faire mentir des chiffre pour coller à un agenda. On oublie la motivation du joueur ( https://en.wikipedia.org/wiki/MDA_framework ) qui justifie qu’on le classe dans une catégorie compétitive ou de loisir. C’est maladroit, ça démontre une certaine méconnaissance de la part de l’institut de sondage et une certaine complaisance du mandant qui relaie les chiffres et ça donne des chiffres gonflés artificiellement.

    OUI le esport est une pratique important et largement pratiquée en France et ailleurs. Que ça me plaise ou non (ça m’indiffère) ne rentre pas en ligne de compte. Mais il n’y a pas besoin de s’inventer une légitimité en comptant tous les joueurs de jeux vidéo comme étant des e-athlètes 🙂

  13. J’espère sérieusement que la vidéo de la fin est “staged”.

    NON.

    Ce sont des joueurs “pro” de CoD. Ils sont réputés pour être encore pire que les joueurs de CS, et c’est pas pour rien.

    Pour que personne n’oublie que ça existe :

    Broken, joueur de CoD n’avait pas l’aide à la visée à l’ESWC 2013 :
    https://www.dailymotion.com/video/x171get

  14. Est-ce qu’on interdit la direction assistée dans les courses automobiles ?

    Je pense que tous les vrais pilotes considèrent ça comme une hérésie.

    Ça serait un petit peu comme faire une compétition de Bowling avec les barrières sur les côtés…

Connectez-vous pour laisser un commentaire