Valve vient d’annoncer qu’il ouvrira désormais son magasin Steam à tous les titres sans en censurer le contenu. Ils accueilleront donc toutes sortes de jeux dans leur catalogue (ce qui me semble malheureusement être déjà le cas), à l’exception des œuvres clairement illégales ou dans d’évidents cas de troll comme lors de la récente sortie de Active Shooter.

La déclaration de Erik Johnson sur le blog Steam (ici complète et en anglais) explique :

“Si vous êtes un joueur, nous ne devrions pas choisir pour vous le contenu que vous pouvez ou non acheter. Si vous êtes un développeur, nous ne devrions pas choisir ce que vous êtes autorisés à créer. Ces choix devraient être les vôtres. Notre rôle devrait être de fournir un système et des outils pour vous aider à faire ces choix pour vous-même et vous aider à faire ces choix d’une façon qui vous convienne.”

Par conséquent, Steam construit actuellement des outils qui permettront à l’avenir aux utilisateurs de trier ce contenu , sans doute à l’image du site Steam Filters, mais avec une option “nazisme on / off” et “sexisme on / off”. N’arrivant pas eux mêmes à se mettre d’accord sur le contenu à proposer et celui à masquer, ils laissent les utilisateurs s’en charger. Une suite à la tentative Steam Greenlight, fermé en juin 2017 et qui posait déjà problème quant au contenu autorisé ?

(…) Valve is not a small company – we’re not a homogeneous group. The online debates around these topics play out inside Valve as well. We don’t all agree on what deserves to be on the Store. So when we say there’s no way to avoid making a bunch of people mad when making decisions in this space, we’re including our own employees, their families and their communities in that.

Ils ajoutent :

“Le choix de cette approche nous permet de nous concentrer sur la création d’options vous permettant de choisir vos jeux, plutôt que de passer du temps à surveiller le contenu mis en ligne. Nous avons déjà quelques outils à disposition mais ils sont trop cachés et compliqués à utiliser. Nous allons vous permettre de remplacer nos algorithmes de recommandation et de masquer les jeux contenant des sujets qui ne vous intéressent pas. Par exemple, si vous ne voulez pas de jeux à base d’animés sur votre Store, vous serez en mesure de les masquer.”

Valve enchaîne ensuite sur les outils qui seront aussi à disposition des développeurs, leur permettant de décrire très précisément le contenu de leur jeu. Ils justifient ce choix en expliquant que les lois varient et évoluent à travers le monde et qu’ils doivent gérer le contenu de leurs jeux au cas par cas et au gré de ces évolutions. Leur idée avouée est de pousser les développeurs à divulguer tout contenu potentiellement problématique et de cesser de travailler avec eux s’ils ne le font pas de façon précise.

Changement de politique ?

Suite à “l’affaire” Active shooter – le FPS ayant fait les choux gras des journaux à la recherche d’article putassier – mais aussi suite à la tentative de censurer certains jeux pornographo-érotiques on remarque que Steam se pose à nouveau des questions sur le contenu de leur catalogue et leur position de fournisseur. Il n’est par exemple pas clair de savoir si Valve va continuer à autoriser les jeux de ce type ou non. Certains jeux érotiques étant aussi des Shooter – certes TPS – de qualité (…), on vous sait concernés par la question. De manière plus globale, ils affirment que le débat n’est pas circonscrit à la question de la violence ou de la sexualité, mais plus globalement aux questions politiques, de racisme, de genre, ou d’identité, entre autres sujets.

Ils concluent sur le fait que ces changements ne vont pas être visibles à court terme, ayant d’abord besoin de travailler sur les fameux outils qu’ils veulent mettre à disposition :

(…) navigating these issues is messy and complicated. Countries and societies change their laws and cultural norms over time. We’ll be working on this for the foreseeable future, both in terms of what products we’re allowing, what guidelines we communicate, and the tools we’re providing to developers and players.

Si on ne peut que se réjouir de l’envie de Valve de plancher un peu sur Steam, de mettre à jour son interface digne d’un minitel et de permettre au joueur de trier plus facilement la pile de merdes jeux rajoutés quotidiennement, on peut se demander le but de ces changements répétés dans les conditions de leur logiciel.

Revelations 2012. Une petite pépite comme il en existe trop peu sur Steam (cliquez sur l’image pour y jouer).

Peu de temps après avoir changé les paramètres de confidentialité, masquant par défaut les jeux appréciés et pratiqués par ses usagers, Steam donne aux utilisateurs le moyen de choisir quel contenu ils souhaitent se voir proposer à l’achat. On peut donc facilement imaginer que Steam considère désormais les informations liées aux bibliothèques des joueurs comme sensibles et confidentielles. Cette nouvelle déclaration pourrait donc être une évolution logique permettant aux usagers d’aller plus loin dans la gestion de leurs préférences.

Des réactions sceptiques

Sans trop de surprise, les opinions exprimées sur le net suite à cette annonce sont … assez polarisées. D’un côté, certains sites comme Polygon prennent une position claire : cette façon de faire est un renoncement de la part de Steam à assumer ses responsabilités. En choisissant de reporter sur l’utilisateur le choix du contenu des jeux qu’il souhaite voir masqués, Valve prouve sa nature vénale et prête à tout pour engranger un maximum d’argent (cet avis m’arrange car il me permet d’enfin insérer le gif suivant).

Itch.io a aussi sauté sur l’occasion pour affirmer que sur leur site … ils étaient prêts à bannir tout jeu au contenu “malveillant, désobligeant, discriminatoire, intimidant, harcelant, avilissant” se gardant bien de préciser sur quels critères précis le bouton de ban allait fonctionner. Le souci est que, selon de quel groupe on se déclare, n’importe quel jeu peut être perçu comme malveillant ou désobligeant (pensez à Halo par exemple). C’est d’ailleurs sans doute le problème insoluble que rencontre Valve actuellement. Et ce ne sont malheureusement pas les conditions générales minimalistes du site de jeux indépendants qui vont les aider à gérer efficacement la purge de leur catalogue.

PC Gamer soulignent quant à eux que la réaction de Valve semblait prévisible, n’ayant jamais vraiment voulu statuer sur le contenu de leur catalogue. Ils sont par contre choqués par le fait qu’ils mettent au même niveau les questions de violence, de sexe ou de … racisme, classant ainsi cette idéologie au niveau des simples “sujets controversés” qu’il suffit de masquer. Ils regrettent que Steam n’ose pas affirmer clairement que certains contenus ne doivent pas se retrouver sur leur plateforme et pour le coup, admirent le catalogue itch.io dont la politique plus agressive serait selon eux plus efficace.

Kotaku enfin s’inquiète de cette décision, rappelant que Steam a déjà été envahi par le passé par des groupes néo-nazis, des scams ou l’arrivée de jeux de paris en ligne (ils oublient de mentionner que Steam est surtout envahi par des jeux de merde, encore aujourd’hui).

En résumé, les détracteurs de ces nouvelles conditions accusent Valve d’affirmer vouloir responsabiliser les joueurs, alors qu’ils renonceraient en fait simplement à contrôler le bien fondé de ce qui est déversé sur leur plateforme (exprimant ainsi les valeurs libertaires de la compagnie). Valve éviterait ainsi de devoir justifier le contenu des titres – des idle game aux jeux réutilisant des assets volés, ou dont le contenu ne plaît par à certaines personnes défendant des causes sociales – tout en continuant à récolter un maximum d’argent. Ils sont dubitatifs quant à la réussite de cette solution et doutent de l’efficacité d’un système de tri au vu de la qualité des tags donnés aux jeux dans Steam (j’aurais de la peine à leur donner tort sur ce point). Enfin, Steam prône la non-interférence mais s’offre malgré tout une porte de sortie géante en donnant à ses équipes le droit de retirer un jeu pour cause de “trolling”, notion un poil floue.

Une vision réaliste

Du point de vue opposé, l’annonce est soit traitée de façon factuelle, soit plus partisane. Dans le premier cas de figure les sites se bornant à simplement énoncer les changements en attendant en général de voir ce que cela induira concrètement une fois les fameux outils de Steam mis en place.

Rock, Paper, Shotgun via son éditeur en chef, Graham Smith, reconnait que Valve à raison sur un point : “ça ne devrait sans doute pas être Steam qui décide de ce qui est mis à disposition en ligne, mais actuellement ce sont les seuls qui peuvent le faire”. Mais s’interroge sur les outils de filtrage limités aux titres :

“Me donner des outils pour filtrer les jeux du magasin ne me permet pas de filtrer les joueurs de ces jeux, dont l’état d’esprit haineux et les idées encombrent aussi les commentaires, les forums, les critiques des utilisateurs”. (…)

Shacknews affirme effectivement que Steam a jusque là fait un bon travail de sélection, arrivant à éliminer le contenu répréhensible hors de leur plateforme, mais applaudissent chaleureusement le choix fait de laisser les joueurs décider ce qui est du contenu adapté à leurs yeux. Comment en effet être offensé quand on définit personnellement quel contenu est affiché sur notre page Steam ? De manière générale les réactions positives reconnaissent la vision réaliste de Steam : face à l’impossibilité de satisfaire tous leurs utilisateurs – chacun ayant une idée différente des autres sur le contenu à bannir – pourquoi ne pas permettre à chacun de créer des filtres personnalisés ?

TLDR ?

La polémique soulevée par Valve n’est sans doute pas un événement isolé et limité au microcosme du jeu vidéo. Elle fait écho à des questions plus larges, de liberté d’expression (par exemple du premier amendement pour les états-unis), des questions de safe space et des attentes liées qui découlent de certains utilisateurs quand au contenu qu’ils refusent de rencontrer.

Face à ces questions, Steam tente de botter en touche en proposant de simplement masquer le contenu déplaisant à ses utilisateurs. On peut comprendre qu’il est souvent impossible de justifier pourquoi un jeu est banni alors qu’un autre reste en ligne : Active Shooter, vous permettant de tirer sur des écoliers sans défense, n’est ainsi plus disponible dans leur magasin alors qu’on pourrait affirmer qu’un titre comme GTA est fondamentalement un jeu aux valeurs tout aussi douteuses. Et je ne mentionne même pas les questions de religion soulevées par certains titres et les réactions ainsi engendrées.

7€ sur Steam pour voir Jésus filer une raclée à Bouddha, ça vous parle ? Si oui, activez l’option “Vatican”.

Reste que masquer des comportements de troll ou de harcèlement online ou des titres aux valeurs opposées à ses propres convictions, en sachant qu’ils sont toujours présents risque de ne convaincre la totalité des utilisateurs.

Personnellement, j’attendais de la part de Steam un travail conséquent sur le contenu qualitatif des titres proposés. Je ne me réjouis pas de tomber sur un FPS néo nazi (même avec un gameplay révolutionnaire), mais je peux faire le ménage, avec les bons outils, face à un contenu minoritaire. Par contre, venant de la plus grande plateforme de distribution mondiale de jeux PC, j’aurais espéré des actes face au nombre inquiétant de titres non pas mauvais mais simplement injouables. Jeux sans .exe, soucis techniques sans fin, clavier non reconnu. Steam est devenu une plateforme qui contient actuellement trop de jeux pour pouvoir espérer contrôler intégralement leur contenu, leur qualité technique ou critique. Finalement, peut être que le seul moyen pour Valve – qui ne voudront sans doute pas limiter les conditions d’entrées à leur catalogue – d’améliorer la qualité de leur bibliothèque est bien de faire appel aux utilisateurs.