Pendant les quatre jours où j’étais à la Gamescom, j’ai marché soixante-seize-mille-huit-cent-trente-deux pas. J’ai bu six litres de bière, deux gin-tonics, un cuba libre et quatre litres de coca light. J’ai aussi mangé cinq big tasty bacon et dix-huit nuggets, un demi-poulet, un kilo de frites, un peu moins d’un mètre de saucisse et sans doute trois-cents grammes de mayonnaise. J’ai ingurgité onze-mille-sept-cent-huit kilocalories. Heureusement que j’ai bu du coca light.

Pendant les quatre jours où j’étais à la Gamescom, j’ai joué à vingt-trois jeux, acheté deux t-shirts et un mug. J’ai eu gratuitement un t-shirt, un pull, une peluche et d’autres petites choses. Je me suis rendu compte que je n’avais pas à faire d’effort pour avoir un bon accent anglais, que l’accent français était très compréhensible, ou au moins plus compréhensible que mes tentatives d’accents anglais.

Il s’est passé beaucoup de choses. On n’a jamais trouvé le stand Bethesda (d’où l’absence d’aperçus de The Evil Within 2 et du prochain Wolfenstein). Activision a réussi à se foutre de notre gueule trois fois de suite. Noddus est resté coincé pendant deux heures chez EA parce que leur démo de Battlefield 1 ne fonctionnait pas sur le PC qu’on lui avait attribué. On est allé voir le stand des jeux iraniens, suisses, français, suédois. Il y avait des gens qui dormaient, beaucoup de cheveux colorés, des files d’attente par centaines, des gens qui couraient pour jouer à Call Of Duty, et des tas de personnes atteintes d’obésité morbide qui, à la fin de la journée, marchaient comme une personne atteinte de nanisme court, chacun de leur pas faisait un effort plus marqué que d’habitude pour que la cuisse de la jambe en mouvement évite la zone de peau en contact avec l’autre.

Mon meilleur cadeau, par les gens de Bomber Crew.

C’était ma première Gamescom alors bien sûr j’ai eu quelques désillusions. Les rendez-vous avec les grands éditeurs ne servent presque jamais à rien, on nous fait beaucoup de présentations sans qu’on puisse toucher aux jeux et les journalistes ne sont là que pour relayer des informations prémâchées. Pendant ces rendez-vous, on m’a parlé comme si j’étais un consommateur avant tout.

Et au final de très nombreux journalistes jeux vidéo ne sont que des gens qui écrivent des reviews amazon, en plus long. Ils décrivent sans analyse leur partie et ne comprennent pas la différence entre « tel personnage a été équilibré » et « pourquoi ce personnage a été équilibré de cette façon». Alors, on leur donne ce qu’il faut pour remplir leurs articles, on nous parle d’une liste de features dont on se fout, on nous dit qu’on pourra prendre du poids en mangeant des hamburgers dans ce jeu-là, que la nouvelle map sera quatre fois plus grande que la première, on nous dit que c’est un jeu fun, on nous dit qu’il y a beaucoup d’armes différentes.

Parce qu’à la Gamescom on ne parle presque jamais à des développeurs, mais à des gens des relations publiques, qui ont appris un petit texte par cœur. Et même chez les indépendants, c’est rare qu’on puisse discuter avec un des créateurs, et c’est encore plus rare quand ledit créateur ne s’est tout simplement pas transformé en PR pour la convention.

Ça ne me suffit pas que tu me parles du nombre de niveaux de ton jeu, je veux savoir pourquoi et comment tu l’as fait, tes influences et tes envies. Je ne veux pas un pitch que je peux facilement recopier en l’état, mais une intention, je ne suis pas un journaliste de jeuxvideo.com qui va faire la liste de ce qu’on peut faire et conclure que je me suis amusé, pas là pour essayer de faire un test objectif, mais essayer de traduire ce que j’ai ressenti quand tu m’as montré ce que tu voulais faire.

Et ce n’est pas la faute des gens qui présentent leurs jeux. Ils racontent ce que la plupart veulent savoir, ces gens qui pourront dire sur leur chaîne Youtube qu’ils ont adoré ce jeu parce qu’il y a treize personnages jouables et que c’était génial et que c’était un très bon jeu à la direction artistique réussie.

Parce qu’au final, je me plains des journalistes et de leurs remarques sans saveur, mais le problème reste que les éditeurs ne parlent plus à eux, ils parlent aux influenceurs, aux youtubeurs. Il faut les comprendre, les journalistes ont un minimum d’éthique et même si certains sont un peu mous ou qu’ils s’extasient pour pas grand-chose, ils font ça pour un tout petit salaire et ne sont que des gens passionnés, ils ne sont pas de gentilles prostituées malléables, peu importe le nombre de bières gratuites qu’on leur fournit. Les Youtubeurs eux sont là pour récolter la semence chaude des grosses boites, pour la recracher sur leurs abonnés avides de vide, persuadés qu’ils regardent l’éjaculation premier choix de leur personnalité fétiche.

Un magasin dédié à des Youtubeurs allemands.

Au fond c’est sans doute aussi un problème lié aux jeux vidéo. Les AAA n’ont pas de vision d’auteur, ils n’ont même pas de but autre que de faire un produit pour une audience. Peut-être que c’est moi qui me fourvoie un peu en essayant absolument de chercher quelque chose là où il n’y en a pas, de donner un truc dont tout le monde se fout.

Mais tant pis si ce que j’ai envie de faire ne parle pas à une majorité. J’ai la chance d’être sur NoFrag, même si la ligne éditoriale impose une limite désagréable, les lecteurs sont plus âgés que la moyenne, vous n’êtes pas là pour des conseils d’achats, mais pour la lecture d’une critique, le relais d’une expérience qui a de valeur parce qu’elle est filtrée par le cerveau d’un humain.

Ou alors je me trompe encore. Le premier truc qu’on m’a appris quand j’ai commencé ici c’est qu’on écrit pour des gens. Je ne dois pas faire d’exercice narcissique où je m’autofélicite de la pertinence de mon avis. Il faut des informations. Je n’ai pas à écrire (comme je suis en train de le faire là, pardon) mes états d’âme pendant des heures, je dois parler d’un jeu vidéo.

Trouver cet équilibre entre subjectivité et données précises est difficile et j’apprends à le faire, j’apprends à participer à la Gamescom, en tirer le jus brut, l’essence à news et à y ajouter mes propres épices histoire de donner un truc intéressant à lire. Peut-être que tout ça est difficile parce que je suis déçu.

Parce que ce n’était pas la foule et les Allemands et la sueur et les odeurs d’oignons et la musique trop forte et le stand de l’armée et la nourriture trop chère et les heures de marche et le sol qui colle au bout d’une heure et les cosplayeuses courtes vêtues me rappelant tout de suite que je n’allais pas voir ma petite amie avant des heures, des jours ; tout ça n’était pas trop gênant, je m’y attendais, j’avais prévu le truc.

Ce que j’ai le moins aimé dans cette Gamescom, c’est me rendre compte en direct, dans mes os, que le jeu vidéo est surtout une industrie, un commerce, que les interlocuteurs sont là pour vendre un produit. Comme un VRP, ils parcourent le monde et annoncent tout ce que peut faire leur fabuleux aspirateur à joueurs, qu’il a une puissance de 4000 pixels et que des extensions prochaines pourraient grandement améliorer son utilité.

Il y a eu des moments où j’ai pu vraiment discuter avec la ou les personnes derrière le jeu et c’est ce que j’ai le plus aimé dans cette Gamescom. J’ai aimé ces gens, journalistes, développeurs ou joueurs, qui ont envie que le jeu vidéo sorte de cette adolescence agaçante où on calcule en funpoints.

Il y en a plein des comme ça, il y a plein de gens qui parlent d’un jeu comme d’une œuvre qui a envie de dire quelque chose à travers son game design. Pendant la Gamescom j’ai même vu le type de Super Bunnyhop aller faire caca.

Alors j’arrête de me plaindre, de faire mon type blasé et cynique. C’est pas bien grave tout ça, tous les médias fonctionnent ainsi et il y a quelque chose à prendre chez tout le monde. Je ne suis pas le parangon de la critique pure, un être supérieur parce que je sais analyser un minimum ce à quoi je joue, me draper de mon envie d’être meilleur en pensant que ça suffit pour que le sois. Je ne dois pas m’enfoncer dans un académisme chiant et ne pas oublier que je suis aussi en train de me vendre là, comme tout le monde. Je suis un youtubeur comme un autre, j’ai juste la flemme d’apprendre à monter une vidéo correctement.

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Docteur en philosophie et arrogant personnage cultivé, il use de mots compliqués que seul ton grand-père qui s’endort devant des Chiffres et des Lettres connaît. Pedrodactyl dit à qui veut l’entendre qu’il est un joueur asocial et solitaire de S.T.A.L.K.E.R. ou DOOM mais il ne trompe personne, on sait tous qu’il cherche à passer pro sur Paladins.